Entretien avec Aude Dugast, postulateur de la cause de sanctification de Jérôme Lejeune
Aude Dugast, postulateur de la cause de canonisation du Pr Jérôme Lejeune, vient de faire paraître un livre qui retrace sa vie et ses combats.
— Qu’est-ce qui vous a conduite à devenir postulateur de la cause de béatification de Jérôme Lejeune ?
— Il se trouve que quand le cardinal Vingt-Trois a demandé l’ouverture du procès en canonisation de Jérôme Lejeune, la famille s’est tournée vers la Fondation Lejeune, qui s’est alors renseignée pour savoir quelles étaient les règles. C’est le père Jean-Charles Nault, de l’abbaye de Saint-Wandrille, qui a été nommé postulateur par l’association des amis du Pr Lejeune qui, elle, contrairement à la Fondation, n’est pas à proprement parler scientifique. Le père m’a alors demandé d’être vice-postulatrice. Je travaillais à la Fondation Lejeune depuis près de dix ans et je connaissais bien l’œuvre du professeur. A la fin du procès diocésain, la mission du postulateur est terminée ; le procès romain peut alors commencer et la Congrégation pour la cause des saints nomme un postulateur. L’association a proposé mon nom, notamment parce que le père Nault ne pouvait aller vivre à Rome, et je suis alors devenue postulateur de la cause romaine.
— Est-il si important de s’installer à Rome ?
— C’est essentiel. D’abord on y suit des cours de postulateurs, pour bien connaître le droit canon. Et l’on comprend mieux que l’on travaille pour l’Eglise universelle. Cela donne aussi une grande liberté par rapport à l’entourage de la personne au sujet de qui l’on travaille, comme pour une religieuse, par exemple, vis-à-vis de sa communauté.
— Peut-on présenter la demande de béatification et de la sanctification en même temps ? Le Pr Jérôme Lejeune a-t-il déjà été déclaré vénérable ?
— Vous avez raison, il y a bien ces trois étapes : vénérable, bienheureux, saint, mais c’est une « cause de canonisation » avec les étapes qui y mènent. On vise tout de suite le but. Pour l’instant, le Pr Lejeune a été déclaré « serviteur de Dieu », c’est ainsi que l’on appelle toute personne pour laquelle est ouvert un procès de canonisation.
[caption id="attachment_47988" align="alignright" width="196"] Aude Dugast, Jérôme Lejeune – La liberté du savant, éd. Artège, 480 pages, 22 euros.[/caption]
— Quelles sont les conditions d’obtention de la vénérabilité ?
— Il faut avoir vécu une vie vertueuse héroïque. Il faut donc que le serviteur de Dieu ait vécu chaque vertu chrétienne à un niveau héroïque. Chaque vertu, c’est-à-dire les vertus théologales : foi, espérance, charité ; les vertus cardinales : force, prudence, justice et tempérance ; et les vertus mineures, qui ne sont pas moins importantes, mais qui découlent des vertus cardinales : humilité, pauvreté, chasteté et obéissance. Le postulateur doit prouver que le serviteur de Dieu a vécu chacune de ces vertus à un niveau héroïque.
Ce travail d’analyse constitue un livre, la positio, qui fait environ mille pages, déposé en avril 2017.
— La conférence épiscopale a-t-elle son mot à dire ?
— L’évêque du lieu où est mort le serviteur de Dieu demande l’ouverture du procès de canonisation. Il nomme le tribunal, entend les témoins, nomme les experts, théologiens et historiens, il participe à la clôture de l’enquête diocésaine – lui, ou le juge délégué. Le chancelier du diocèse scelle le document, et tout part à Rome. Là, l’enquête devient totalement romaine.
— Y a-t-il des éléments récents dans le monde, comme la nécessité de plus en plus grande de défendre la vie, qui permettent de penser que la cause à des chances d’aboutir ?
— Je pense que la situation sur le plan scientifique, toutes ces attaques contre la vie humaine, contre la famille, qui sont importantes, rendent encore plus nécessaire la pensée que nous avons des personnes qui peuvent nous inspirer, nous conforter, des exemples à suivre. Ces personnes, dans le monde entier, qui prient Jérôme Lejeune et qui prient pour sa canonisation prient justement pour qu’il soit élevé sur les autels, qu’il soit donné en exemple officiellement par l’Eglise, pour qu’ils puissent s’inspirer de sa vie, de son témoignage, de son œuvre, pour leur propre travail aujourd’hui dans la défense de la vie.
Le fait aussi qu’il s’agisse d’un laïc, marié, père de famille, et un scientifique, est essentiel : on a aussi besoin d’exemples de grands scientifiques laïques chrétiens, serviteurs de la vie mais aussi serviteurs de la vérité, qui réconcilient la foi et la science.
Tout cela me fait espérer que le dossier sera peut-être étudié avant les dix ans habituels.
— En quoi est-il utile de faire connaître cette cause, et comment le faites-vous ?
— C’est très important, déjà, de faire connaître Jérôme Lejeune, puisque toutes les paroles qui sortent de sa bouche sont des paroles de sagesse. Elles sont une joie pour l’intelligence, mais sont aussi de grands soutiens pour nous aider à discerner aujourd’hui ce qui est juste et ce qui ne l’est pas. La déformation intellectuelle et la déformation de la conscience sont très insidieuses, et Jérôme Lejeune a cette espèce de faculté de purifier l’intelligence. Ses propos sont tellement clairs, ils indiquent tout de suite le chemin, ils purifient des scories du politiquement correct. Déjà, donc, pour nous donner le courage d’annoncer la vérité à sa suite, il est très important de le lire.
Ensuite, sur le plan spirituel, il faut le faire connaître, parce qu’il est essentiel de prier par son intercession pour obtenir des miracles, étant donné que l’on a besoin de miracles pour qu’il soit béatifié.
— Et, donc, comment le faites-vous connaître ?
— Par ce livre, par la bande dessinée sortie au mois de novembre [voir page 14], pour les adolescents et les adultes, des conférences, en France, en Italie, aux Etats-Unis, le site Internet, des interviews, des émissions… Je diffuse aussi des images de prière, dans de nombreuses langues, et des reliques, pour des personnes malades qui en désirent une pour les conforter dans leur prière.
Curieusement, le culte des reliques n’a pas disparu, je le constate beaucoup à l’étranger, aux Etats-Unis, en Amérique latine, en Italie, en Espagne, mais aussi beaucoup en France. Il ne s’agit pas d’un grigri magique, mais on a conscience qu’en touchant un tissu par exemple qui lui a appartenu, on a un contact. Les familles qui venaient rencontrer Jérôme Lejeune disaient repartir fortifiées. Il ne leur avait rien dit d’extraordinaire, mais les avait aidées par son regard, par sa voix, par la phrase qu’il avait dite, par sa façon de regarder l’enfant.