October 02, 2019
« Impertinences » : Le pétrole n’est plus ce qu’il était (Présent)

Notre époque entrerait-elle dans une ère post-pétrolière ? Certes, à la pompe, le prix du carburant a monté et ce n’est pas une bonne nouvelle pour les automobilistes, mais l’attaque contre les installations pétrolières saoudiennes aurait dû provoquer une hausse bien plus conséquente. Or quelques jours après, le Brent (mer du Nord) retombait à 62 dollars. Et le brut se rapproche des 55 dollars.
Nous sommes à dire vrai en train de changer d’époque.Le prix du baril de pétrole, qui était d’un dollar en 1972, est monté à près de 150 dollars en 2013, avec des projections qui le mettaient à 300 dollars. Il était retombé, ces derniers mois, avant la guerre larvée entre l’Arabie Saoudite et l’Iran, aux alentours de 50 dollars. Pour expliquer une évolution aussi spectaculaire, il faut comprendre que le pétrole a été, à un moment, un prix politique (guerre du Kippour en 1973, puis révolution iranienne de 1979), mais la loi du marché a pris sa revanche. Quand un prix se situe durablement très au-dessus du coût de production – au début des années 1970, ce coût s’élevait à 10 cents par baril (vendu un dollar), et il tourne aujourd’hui autour des trois dollars au Proche-Orient –, un tel surprix a des effets tant sur l’offre que sur la demande, qui viennent corriger la situation. En 1973, la France consommait 127 millions de tonnes, pour moins de 80 millions aujourd’hui, alors que le PIB a triplé de valeur entre-temps. On voit bien qu’il faut beaucoup moins de pétrole à l’économie, et ce chiffre est un hommage rendu au programme nucléaire français.
Le mythe du peak oil
Pour l’économiste Philippe Simonnot, il y a bien eu un *peak oil *(un pic pétrolier) mais pas en matière d’offre. La recherche continue de découvrir de nouveaux gisements (bassin oriental de la Méditerranée, Sénégal, Guyane). C’est un peak oilde la demande, celle-ci ayant augmenté du fait de la Chine et des pays émergents. Cet horizon du peak oil(de l’offre) ne cesse de reculer à mesure qu’on avance… Pour la bonne raison que le volume des réserves est inconnu, car très difficile à évaluer ; et, dans ce calcul, n’entre pas le pétrole de schiste (rentable à partir d’un prix de 50 dollars) qui fait aujourd’hui de l’Amérique le premier producteur mondial, un coup de grâce pour les Saoudiens, leurs alliés depuis le pacte du Quincy (1945).
On le sait, derrière l’OPEP, c’était l’Arabie Saoudite qui était à la manœuvre. Elle est en train de perdre sa suprématie et l’on peut s’interroger sur le bénéfice qu’elle tire, en matière de hausse de prix, de l’attaque (iranienne, Houthis du Yémen ?). En effet l’accord conclu avec la Russie pour réduire l’offre n’a pas été suivi d’effets sur les prix. Avec ses réserves pétrolières et un niveau de production entre huit et onze millions de barils par jour, le royaume veut continuer à profiter de sa rente. Paradoxe, il parle d’un *peak oil *(de l’offre) pour 2030 ce qui est encore une façon de faire remonter les prix et de retarder l’échéance post-pétrolière où elle aurait tout à perdre (comme l’Algérie aussi). Avec le recul, on peut dire que la crise pétrolière fut un one shoot game(un coup isolé, si vous préférez) pour les exportateurs mais aussi une formidable occasion de progrès techniques.
Pétrole et géopolitique
Les Etats-Unis étaient dépendants du pétrole du Golfe jusqu’au début du XXIe siècle et donc interventionnistes (Irak). Premiers producteurs de pétrole aujourd’hui, ils sont beaucoup plus isolationnistes. Il est douteux qu’ils interviennent militairement demain contre l’Iran, les sanctions suffisent. D’autant qu’elles maintiennent les prix en raréfiant artificiellement l’offre iranienne.
Les Etats-Unis ont imposé des sanctions, mercredi 25 septembre, contre des sociétés chinoises et leurs dirigeants, accusés de « transporter sciemment du pétrole depuis l’Iran » en « violation » de l’embargo américain, a annoncé le chef de la diplomatie américaine, Mike Pompeo. Efficacité d’ailleurs contestable contre un pays qui fait face depuis longtemps déjà à l’adversité internationale. Mais cela a démontré, en revanche, que, malgré des milliards de dollars dépensés, l’Arabie Saoudite n’est pas capable de défendre ses installations pétrolières.
L’Arabie Saoudite a compris depuis cette semaine qu’elle ne peut plus vraiment compter sur les Etats-Unis, ses alliés. Son grand projet d’introduction en Bourse de la compagnie pétrolière Aramco est par ailleurs compromis par ces attaques. On ne saurait tout à fait se plaindre du recul de l’influence saoudienne, y aura-t-il assez d’argent pour les mosquées en Europe ?
Olivier Pichon pour Présent