February 23, 2022
La Une de Présent du 23/02/2022

ROULETTE RUSSE
En reconnaissant officiellement l’indépendance du Donbass et en y dépêchant immédiatement des troupes, démontrant ainsi le caractère fantoche de celle-ci, le président russe a repris l’initiative dans la crise ukrainienne et placé les Occidentaux devant le fait accompli. Comment vont-ils réagir ? Pour l’Europe, entre soumission servile aux États-Unis et inquiétudes face à l’impérialisme russe, la voie apparaît étroite.
Depuis des mois que Vladimir Poutine avançait ses pions, voilà qu’il a dévoilé son coup lundi soir dans un discours transmis en direct par la télévision publique, dans lequel il a annoncé la reconnaissance de l’indépendance des « républiques populaires » de Lougansk et Donetsk en Ukraine. La Russie avait fortement contribué à créer ces entités en organisant et encadrant leur soulèvement en 2014 contre les nouvelles autorités de Kiev, arrivées au pouvoir après le renversement du pro-russe Ianoukovytch – qui avait été démocratiquement élu avec un fort soutien dans les régions de l’Est, dont le Donbass – par une révolte populaire qui, elle, a été soutenue financièrement par les Américains et ouvertement encouragée par les Européens.
Lundi soir, le président russe a donc officialisé le contrôle de Moscou sur ces territoires de l’est de l’Ukraine où les passeports russes ont été distribués par centaines de milliers, à l’instar de ce qui avait été fait dans les territoires séparatistes géorgiens d’Abkhazie et d’Ossétie du Sud pour justifier une intervention de l’armée russe en 2008. Lors de la réunion d’un conseil de sécurité lundi, l’ancien président et ancien Premier ministre Dmitri Medvedev aurait fait remarquer que les Occidentaux, après un épisode de sanctions, avaient fini par accepter l’annexion de fait de morceaux de la Géorgie par la Russie et que, dans l’épisode ukrainien aussi, les sanctions qui devraient s’abattre sur la Russie seront chose gérable et finiront par prendre fin. L’ambassadeur ukrainien auprès de l’ONU a de son côté dénoncé un décret signé par le président russe pour reconnaître l’indépendance des territoires séparatistes du Donbass et promettre des garanties d’assistance et de sécurité russes à ces territoires, qui serait une copie « mot pour mot » du décret de 2008 concernant la Géorgie. A l’époque, le président polonais Lech Kaczyński avait mis en garde en prononçant ces paroles dans un discours qu’il avait tenu à Tbilissi, pendant l’offensive militaire russe : « Aujourd’hui la Géorgie, demain l’Ukraine, après-demain les pays Baltes et ensuite viendra peut-être le tour de mon pays, de la Pologne. »
Le plus inquiétant du point de vue ukrainien, c’est que, pour justifier sa décision et l’envoi dans le Donbass d’une « force de maintien de la paix » censée mettre fin à des massacres inventés par la propagande russe, Vladimir Poutine a assuré que l’Ukraine était une « invention de Lénine » qui serait devenue aujourd’hui une « colonie américaine » dirigée « par un régime de fantoches » et rongée par « la corruption, la pauvreté, avec une industrie proche de la faillite ». Comme une manière de justifier à l’avance une conquête de territoire qui pourrait, au minimum, s’étendre au-delà des territoires déjà sous contrôle russe par l’intermédiaire des gouvernements réellement fantoches, eux, de Donetsk et Lougansk. Vladimir Poutine a accusé les autorités de Kiev d’être « un régime agressif » qui « a choisi la voie de la violence ». Selon le président russe, « l’Ukraine n’est pas capable de devenir un Etat stable et c’est pourquoi elle doit s’appuyer sur d’autres pays comme les USA », et « ce sont les radicaux qui ont conduit à un coup d’Etat en Ukraine [en février 2014] et ils étaient soutenus par l’ambassade américaine ». Poutine a en outre accusé l’Ukraine de vouloir se doter à nouveau de l’arme nucléaire, se donnant ainsi déjà une raison d’aller jusqu’à Kiev s’il le fallait.
Les annonces faites lundi par Vladimir Poutine sont une humiliation de plus pour le président français Emmanuel Macron dont il n’aura été fait aucun cas dans ce dossier. Marine Le Pen a parlé d’un « acte éminemment regrettable » de Vladimir Poutine tout en appelant à une reprise des négociations pour appliquer des accords de Minsk jamais mis en œuvre, avec une conférence « réunissant les Etats-Unis, la Russie, la France, l’Allemagne, le Royaume-Uni ainsi que la Pologne, la Roumanie, la Hongrie et la Slovaquie, Etats frontaliers de l’Ukraine ». Eric Zemmour a à peu près la même position, estimant que « la responsabilité de cette situation incombe d’abord à la Russie, mais est aussi le résultat de la politique menée par les Occidentaux et l’OTAN, qui n’ont cessé d’ignorer les préoccupations sécuritaires légitimes de la Russie ». Les deux candidats du camp patriote pour les élections d’avril considèrent que les sanctions annoncées par les USA et l’UE ne seront pas efficaces et iront à l’encontre de nos intérêts économiques. •
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