15 avril 2019
À la une de Présent

Devant les dérives d’hommes d’Église : Benoît XVI sort de son silence
Benoît XVI, pape émérite, a donc publié une réflexion personnelle sur les abus sexuels dans l’Eglise : paru dans une obscure revue bavaroise, le texte a rapidement fait le tour du monde. Il explique que la révolution radicale des mœurs des années 60 a installé la sexualité sur la place publique avec le soutien actif des Etats, et que parallèlement « la théologie morale catholique a connu un effondrement qui a rendu l’Eglise sans défense face à ces changements dans la société », car la nouvelle morale et ses thuriféraires progressistes considèrent qu’« il ne [peut] plus y avoir quelque chose qui représente le bien en soi, ni quelque chose de fondamentalement mauvais, mais seulement des jugements relatifs ».
Pour Benoît XVI, qui a vécu l’époque (Joseph Ratzinger était âgé d’une trentaine d’années quand il participe au concile Vatican II), il était désormais admis que les questions morales échappaient, en quelque sorte, au magistère de l’Eglise. Tout le nouveau Code de droit canon, la formation des prêtres dans les séminaires, tous les processus de nomination des évêques vont être profondément transformés par l’ambiance de l’époque et par les impératifs d’une nécessaire « conciliarisation » des esprits : s’il n’y a plus que des vérités relatives, il faut s’ouvrir au monde – avec les risques que cela comportait et qui ont été mésestimés alors même, souligne Benoît XVI. Bref, si les abus sexuels explosent, dont les actes pédophiles, c’est d’une part parce que les prêtres sont mal recrutés et mal formés, d’autre part parce que le relativisme moral règne et permet à chacun de régler, voire justifier, sa conduite sur celle du monde.
Mais bien plus profondément, c’est parce que le monde refuse Dieu et le pacte d’amour qu’il nous propose. « Comment la pédophilie a-t-elle pu atteindre de telles proportions ? En fin de compte, la raison principale réside dans l’absence de Dieu. Nous aussi, chrétiens et prêtres, préférons ne pas parler de Dieu, car ce discours apparaît comme inconfortable. […] Dieu est perçu comme l’affaire d’un parti ou d’un petit groupe, et ne peut plus être considéré comme un curseur pour l’ensemble de la communauté. Ce parti pris reflète la situation en Occident, où Dieu est devenu une affaire privée concernant une minorité. » Même pour les juristes ecclésiastiques, dans les affaires pénales, « la foi ne semble plus avoir le rang d’un bien à protéger »…
Le concile Vatican II
Pour l’esprit le moins prévenu, Benoît XVI met en cause de manière évidente le concile Vatican II, ses interprétations et ses conséquences (ainsi, par exemple : « Ce n’est que lentement que le droit pénal, délibérément mal structuré dans le nouveau Code[c’est nous qui soulignons], a commencé à se renouveler et à s’approfondir » après les premières affaires américaines, dans les années 80), dans un contexte où la crise de l’Eglise ne fait plus aucun doute. Les réactions sont donc tranchées : les journalistes, ne comprenant rien dans leur immense majorité au débat doctrinal, font l’impasse sur ce thème et lient, dans un raccourci qui permet de se gausser, révolution sexuelle et pédophilie – en faisant d’ailleurs l’impasse sur les discours de l’époque en faveur de la pédophilie. Benoît XVI est, en gros, présenté comme un rageux gâteux qui n’a pas digéré 68 et refuse que l’Eglise prenne ses responsabilités… les journalistes oubliant ce que Benoît XVI a fait sur le dossier de la pédophilie.
Les éditorialistes catholiques conséquents, eux, se partagent en deux camps. Les conciliaires franciscains, qui ont pris l’habitude de poser une désastreuse équivalence Benoît XVI = traditionaliste = non-François = mal, expliquent que par principe Benoît XVI aurait dû se taire (après tout, il n’est que théologien, ancien pape et ancien préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi, ce qui a peu de poids comparé à tous ceux qui prennent librement la parole – dont ces éditorialistes), que la diffusion mondiale et rapide de son texte prouve que les réseaux traditionalistes sont à la manœuvre – donc que c’est politique, donc mauvais –, que ses explications sont partielles, qu’il y a toujours eu une pédophilie institutionnelle massive dans l’Eglise depuis la plus haute antiquité, que le pic pédophile des années 80 ne vient que de la libération de la parole, que la révolution sexuelle occidentale ne permet pas du tout d’expliquer les abus sexuels asiatiques ou africains, et qu’enfin son texte est moins bon qu’on ne pourrait s’y attendre et que l’ancien pontife est gâteux et sous influence. Chaque point mériterait à lui seul un volume, entre les procès d’intention, les affirmations historiques gratuites et cette manière curieuse de croire que l’enseignement de l’Eglise n’a eu aucun effet dans les pays lointains, qui rappelle comme les progressistes, lors des récents synodes, traitaient en minus habensles évêques africains et asiatiques.
Pour les catholiques honnêtes
Les éditorialistes honnêtes, c’est-à-dire ceux qui considèrent que l’Eglise est née avec le Christ et non pas au Vatican en 1965, reçoivent la parole du pape émérite en remarquant d’une part qu’accuser l’absence de Dieu ou accuser Satan, comme le fait François (et que Benoît XVI évoque aussi), est rigoureusement la même chose… et en pointant le retour aux fondamentaux que prône Benoît XVI : « C’est pourquoi, quand nous réfléchissons aux mesures qui sont à entreprendre, il apparaît clairement que ce n’est pas d’une nouvelle Eglise inventée par nos soins dont nous avons besoin, mais bien plus d’un renouvellement de la foi en la réalité de Jésus-Christ qui nous est offerte dans le saint sacrement ». C’est peut-être là le vrai point de discorde : entre ceux qui veulent que l’Eglise, pour être efficace, se réinvente en humanisme teinté de christianisme et ceux qui veulent que le Christ soit une vérité au cœur de nos vies.