20 novembre 2019
Agriculteurs : se dirige-t-on vers une privatisation totale des systèmes de protection agricole ?

Les assurances privées remplacent peu à peu l'Etat pour dédommager les exploitants agricoles face aux aléas climatiques. Un changement de modèle qui n’a rien d’anodin et qui pourrait plonger le pays dans une véritable régression qualitative de son agriculture.
Des années noires et des interrogations quant à l’avenir de la filière agricole
Depuis plusieurs années la multiplication des aléas climatiques éprouve les finances de l’Etat et le fonds national dédié. Après un exercice 2019 marqué par des inondations et des pluies torrentielles fin octobre, des grêles et des sécheresses qui concernaient pas moins de 86 département mi-septembre… les compagnies privées du secteur de l’assurance se présentent comme une alternative à l’aide publique. Celles-ci proposent des contrats multirisques à des prix naturellement élevés eu égard à l’intensité des aléas climatiques. Des tarifs trop élevés pour de nombreux professionnels et qui bénéficient finalement essentiellement aux grandes structures agricoles, comme des domaines viticoles et exploitations céréalière.
Ce déficit de protection des agriculteurs a fait l’objet d’un rapport rendu en juillet dernier par la sénatrice socialiste Nicole Bonnefoy, un rapport d’information sur la gestion des risques climatiques et l’évolution des régimes d’indemnisation… un texte de près de 350 pages. On y apprend notamment que pour être dédommagé, l’agriculteur doit pouvoir justifier d’un événement reconnu d’importance exceptionnelle par Météo France… Météo France, établissement public administratif dépendant directement de l’exécutif… les indemnisations couvrent en général 1/3 des pertes et arrivent bien tardivement.
Des indemnisations également conditionnées à des dommages dépassant 13 % du produit brut de l’exploitation. Une condition qui favorise les modèles d’exploitation tournés vers la monoculture. Un modèle productiviste et peu enclin au respect de l’environnement.
Le rapport sénatorial de la socialiste N. Bonnefoy participe d’un débat politique complexe et primordial : celui de la place de l’Etat dans le secteur agricole.
Depuis 2005, la tendance est au désengagement de l’Etat au détriment des assurances privées. Un changement qui peut s’avérer séduisant si l’on part du principe qu’un acteur privé sera plus efficace qu’un acteur public… mais ce changement bénéficie en réalité surtout aux grandes exploitations et à la monoculture. Ainsi seuls 25 % des viticulteurs sont assurés, 30 % des céréaliers et 5 % des arboriculteurs.
Le risque pour le secteur : le regroupement et le développement de monopoles qui dicteront les prix et limiteront le choix des produits. Un phénomène qui paraît tout à fait en décalage avec le développement des exploitations écologiques et de proximité. Un modèle assurantiel qui est défendu par le ministre de l’agriculture Didier Guillaume, anciennement socialiste, qui, aujourd’hui, voudrait rendre obligatoire le recours aux assurances privées pour retirer l’Etat du secteur.
Un désengagement de l'Etat qui soulève de nombreuses interrogations
Des questions d’ordre stratégique se posent : l’Etat peut-il se permettre de s’extraire complètement d’un secteur aussi primordial à l’économie et à l’autonomie d’un pays ? Mais aussi des interrogations d’ordre environnementale. En effet, en favorisant l’avènement d’un système assurantiel généralisé, comme l’ont déjà fait les Etats-Unis ou l’Espagne, l’Etat risque d'inciter les professionnels du secteur à faire le choix de la spécialisation et de l’intensification. Une tendance qui paraît complètement à contre-courant du respect de l’environnement qui requiert un modèle favorisant la diversité des cultures et l’agriculture raisonnée.
Ce recours au privé est naturellement défendu par la Fédération française des assurances qui veut « laisser sa chance au produit »… position partagée par la FNSEA et naturellement combattue par la Confédération Paysanne.
L’évolution du modèle d’assurance agricole sera en tout cas à surveiller de très près… si la tendance au système assurantiel privé venait à prendre le dessus, la pérennité des petites exploitations pourrait être remise en cause et la qualité des produits français se détériorer…
Ce sujet sera abordé lors du JT de TV Libertés de ce soir