Quand les villes prennent le pouvoir - Olivier Frèrejacques
Alors que dans de nombreux pays triomphent des mouvements étiquetés comme populistes ou nationalistes, les grandes villes font largement exception à la règle. La gauche libérale qui dirige ces agglomérations n’a d’ailleurs pas dit son dernier mot et n’hésite pas à s’organiser pour faire valoir ses propres valeurs.
**L’écologie comme porte-étendard **
Le point commun de ces grandes villes est sans nul doute leur obsession écologiste…
Un écologisme de façade et assez paradoxal tant ces mégalopoles ont su être polluantes par le passé.
La guerre verte, elle, se joue sur le terrain de la communication et s’exprime notamment par la course à la plantation d’arbres… A Paris par exemple, Anne Hidlago a ainsi proposé de planter 170 000 arbres en six ans ; le candidat LR à la mairie de Marseille se contente pour sa part d’un plus modeste 70 000.
Mais cette course au jardinage qui anime de nombreux élus de grandes villes cache un bagage idéologique plus vaste fait de « start-upisation » des centres-villes, d’obsession de l’innovation et de la transparence avec toujours à l’appui un champs lexical « durable » : développement durable, ville durable, tourisme durable…
Club de riche et soutien de multinationales
C40, Eurocities, Cités et Gouvernements Locaux Unis (CGLU)… Ces noms et sigles ne vous disent peut-être rien, ils n’en sont pas moins de véritables cœurs du pouvoir. En tout, plus de deux cents organisations regroupent des grandes villes aujourd’hui, contre une cinquantaine il y a trois décennies.
Les buts poursuivis par ces regroupements sont multiples mais une logique de contre-pouvoir est toujours palpable. Ainsi, Ivo Daalder, ancien conseiller du président Barack Obama affirme tout bonnement que « les villes contournent de plus en plus leurs gouvernements nationaux et s’organisent entre elles pour trouver des solutions ».
Ces regroupements bénéficient, outre les revenus liés à l’imposition des administrés, de sources de revenus et de soutiens très précieux : la Banque Mondiale, des multinationales comme Microsoft ou Google et même des entreprises comme Ikéa. Le but affiché par cette alliance ville-entreprises : dessiner les contours de l’agglomération de demain selon les credo de l’évangile métropolitain cosmopolite, des villes vertes et ouvertes.
Compétition interne et compétition externe
Ces villes se livrent divers combats entre elles : celle qui aura le moins d’automobiles, celle qui organisera le mieux tel ou tel évènement, celle qui sera la plus verte… Le tout récompensé par des organismes financés par ces mêmes villes et leurs sponsors (le C40 Bloomberg Philanthropies Awards par exemple) et largement relayé dans la presse spécialisée et des médias dont les sièges se trouvent presque exclusivement dans ces villes…
La compétition s’apparente d’ailleurs plus à un combat de marques qu’à une lutte pour le confort des administrés. Ainsi, les différentes villes vont travailler leur image en priorité grâce, notamment, à des cabinets de conseil urbains spécialisés dans la logique de « benchmarking ».
Au-delà de la petite guerre entre agglomérations, un autre combat est mené par les villes et leurs soutiens cette fois-ci : celui de l’influence auprès des Etats.
Ainsi, le réseau Euro Cities affirme clairement vouloir « influencer les politiques européennes afin de veiller à ce que l’avis des grandes villes soit pris en compte dans l’élaboration des politiques ». Comprendre : des actions politiques et de lobbying sont menées pour faire valoir l’avis des grandes villes. La culture du lobby, toute anglosaxonne, est très présente dans la démarche et pose de sérieux problèmes vis-à-vis du principe électif national. En effet, dans certains pays, les électeurs ont fait appel à un gouvernement populiste et voient le maire de leur capitale peser de tout son poids pour faire infléchir l’exécutif… On pense notamment au cas hongrois avec Budapest.
**Bientôt des villes en guerre contre des Etats ? **
L’exemple hongrois n’est cependant pas anecdotique et l’on retrouve des situations politiques analogues dans d’autres territoires.
Ainsi, aux Etats-Unis, les grandes villes penchent beaucoup plus à gauche : Hillary Clinton avait remporté 88 des 100 comtés les plus densément peuplés en 2016, et les grandes agglomérations sont aujourd’hui de hauts lieux de contre-pouvoir (dans une ville comme à Washington le candidat Donald Trump ne voyait que 4% des électeurs se prononcer en sa faveur en 2016).
En Tchéquie, le maire de Prague est issu du parti pirate et se veut le défenseur des clandestins, entrant ainsi en opposition frontale avec le gouvernement. La tendance se retrouve même jusqu’à une ville comme Istanbul, agglomération cosmopolite s’il en est, qui échappe depuis 2019 à l’islamo-conservateur Recep Tayyip Erdogan.
Les grandes villes, lieux de concentration des richesses, ont permis un recyclage de la gauche dans de nombreux pays débordés par le populisme.
Ce phénomène est particulièrement marqué en Europe centrale où des agglomérations comme Bratislava, Varsovie, Prague et Budapest, les quatre membres dits du Visegrad, ont signé en décembre 2019 un « Pacte des villes libres » dénonçant le « nationalisme xénophobe » qui aurait mené l’Europe dans la guerre deux fois…
Une gauche farouchement libérale qui creuse les fractures sociales
Partout où cette gauche « écolo-capitaliste » l’emporte, un constat peut être tiré : ses électeurs subissent moins les crises économiques que le reste du territoire. Ainsi, une ville comme Londres, hostile au Brexit, a capté 35 % des créations d’emploi du Royaume-Uni depuis 2008. En France, entre la crise de 2008 et 2016, le PIB par habitant a stagné… sauf à Paris, où il a augmenté de 3 points !
Perçu comme un « antidote au populisme » par le Forum économique de Davos, ce mouvement de concentration des pouvoirs vers quelques agglomérations au détriment même des Etats, pose un sérieux problème de souveraineté et donc de légitimité dans les prises de décisions.
Plus généralement, ce mouvement accompagne assez naturellement la logique de captation des richesses par les grands centres urbains. Il semble aussi participer de la réorganisation des logiques de pouvoirs entre Etats, villes et sociétés multinationales, ainsi qu’à la restructuration des blocs idéologiques, une certaine forme de décentralisation -de nécessité- semble ainsi voir le jour à gauche.