Ouvre la vidéo sur YouTube : le j'aime est comptabilisé sur la chaîne lorsque vous êtes connecté à YouTube.
Les livres de Monsieur Maulin - Rencontre avec les cannibales
Diffusé le 3 janvier 2024
Histoire d’un voyage en terre de Brésil par Jean de Léry
L’histoire de Jean de Léry est intimement liée à celle de la France antarctique, soit l’établissement d’une petite colonie au Brésil sous la conduite de Nicolas Durand de Villegagnon. C’est à l’amiral de Coligny que l’on doit cette extraordinaire aventure. Depuis sa découverte en 1500 par les Portugais, le Brésil fascine. Les marins normands s’y livrent au commerce du bois et à la course contre les Portugais. Ils considèrent cette terre comme leur chasse gardée et le roi les soutient. Vers le milieu du siècle, Coligny met sur pied un véritable projet colonial avant l’heure. Chef du parti protestant quand éclatera la guerre civile (1562), tué à la Saint Barthélémy dix ans plus tard, il entend pour lors concurrencer les puissances ibériques en profitant des liens tissés avec les Indiens par les marins normands.
Le 15 novembre 1555, 600 Français s’installent sur un îlot à l’entrée de la baie de Guanabara. Ils cultivent de bonnes relations avec les Indiens Tupinamba, au point que certains « truchements » s’installent dans leurs villages et adoptent leurs mœurs cannibales ; ils serviront d’intermédiaires aux Français. Mais la petite colonie vacille dès l’origine. Villegagnon ne supporte pas la nudité des Indiennes et la « paillardise » de ses hommes qu’il tente de remettre dans le droit chemin par des méthodes musclées. Ce chevalier de Malte est certes catholique mais il admire Luther et compte parmi ses amis Calvin, avec qui il a étudié le droit à Orléans. C’est d’ailleurs à ce dernier, réfugié à Genève, qu’il finit par demander le renfort d’hommes plus vertueux pour peupler sa colonie : Calvin lui envoie quatorze protestants, parmi lesquels Jean de Léry, un cordonnier de 22 ans originaire de Bourgogne. Débarqué le 7 mars 1556 au Fort Coligny, il y restera dix mois qui lui donneront la matière de son maître-livre publié vingt ans plus tard.
Mais à la Pentecôte 1557 éclate un conflit autour de la Cène. Les catholiques plaident pour la Présence réelle du corps du Christ dans la communion ; les protestants pour sa Présence symbolique. Ils accusent les catholiques de ne pas valoir mieux que les cannibales qui les entourent… La rupture est consommée et les protestants quittent la colonie, à l’exception de cinq d’entre eux à qui Villegagnon demande d’abjurer. Trois s’y refusent, ils sont exécutés par noyade : premiers martyrs de la guerre civile qui éclatera cinq ans plus tard.
De retour en Europe, Jean de Léry file à Genève, s’y marie et devient aubergiste, puis pasteur. Il exerce son prédicat à la Charité-sur-Loire quand surviennent les massacres de l’automne 1572 et se réfugie à Sancerre où il subit le siège de l’armée du duc de Berry pendant un an. Il témoignera de l’épouvantable famine qui s’en suivit dans son Histoire mémorable de la ville de Sancerre (1574).
La France antarctique a entretemps viré au fiasco. Les Portugais ont chassé les intrus en 1558, détruit le fort et crée dans la foulée une ville pour sécuriser la baie : Saint Sébastien de Rio de Janeiro. Le Cosmographe du roi André Thevet, qui avait lui aussi passé quelques mois au Brésil, publiait alors un livre dans lequel il accusait les « Genevois » d’être responsables de la faillite de la colonie. C’est pour laver l’honneur des martyrs protestants que Jean de Léry se lance dans la rédaction de ce qui allait être son chef d’œuvre, Histoire d’un voyage en terre de Brésil, publié en 1578. Outre le récit de ses aventures hors du commun (naufrage, incendie, révolte, tempêtes, famine), le livre est une description de la vie des Indiens que découvre alors l’Europe ébahie, mais aussi une critique de la société chrétienne que le prédicateur estime corrompue. Par sauvage interposé, Léry fustige l’avarice de ces hommes prêts à abandonner femme et enfants pour s’enrichir à l’autre bout du monde, ou la coquetterie des élégantes, bien plus scandaleuse à ses yeux que la nudité des Indiennes, laquelle témoigne paradoxalement d’une vertu modeste.
Si le moraliste protestant estime que les indiens sont oubliés de Dieu, incapables de sauver leur humanité, l’observateur bienveillant est plein de compréhension et de tendresse pour ces représentants du « monde-enfant ». Même le cannibalisme, thème qui traverse toute son œuvre, finit par être relativisé. Les usuriers des pays civilisés « sucçans le sang et la moëlle » des veuves et des orphelins valent-il mieux qu’eux ?
Ecrivant vingt ans après les faits, après avoir connu l’horreur d’une guerre civile, l’écrivain est nostalgique de son séjour brésilien et son cœur est resté avec les Indiens : « Je regrette souvent que je ne suis parmi les sauvages, auxquels […] j’ay cogneu plus de rondeur qu’en plusieurs de par-deça, lesquels à leur condamnation, portent titre de Chrestiens », note-t-il au soir de sa vie. Avec ce livre auquel se ralliera Montaigne, une tradition philosophique est née, qui culminera au siècle des Lumières avec Diderot et le « mythe du bon sauvage ».
À voir aussi

Les livres de Monsieur Maulin - Anna, d’André Thérive, La Thébaïde

Les livres de Monsieur Maulin - Ce qui ne fut pas de Boris Savinkov

Les Livres de Monsieur Maulin - Baldamus ou le diable aux trousses, de Oskar Wöhrle

Les livres de Monsieur Maulin - Un apostolat de t’Sterstevens

Les livres de Monsieur Maulin - L’escadron noir, de W.R. Burnett

Les Livres de Monsieur Maulin - Le cycle de Gormenghast, de Mervyn Peake

Les livres de Monsieur Maulin - Nous avons les mains rouges de Jean Meckert

Les livres de Monsieur Maulin - Maurice Raphaël l’incendiaire

Les livres de monsieur Maulin - Allemagne, année zéro

Les livres de monsieur Maulin - La tétralogie de Michel Bernanos

Les livres de monsieur Maulin - Nicolas Leskov, le visionnaire oublié
